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Force
Addiction


Capoeira : pratique de combat brésilienne dans laquelle danse et musique ont été injectées afin de créer une discipline hybride, joyeuse et grave à la fois. Cet art martial très particulier est lié à l’histoire des esclaves marrons [1]qui décidèrent de reprendre leur liberté. Une histoire de résistance à un pouvoir dominant.


La Capoeira. Au cours de douze ans de pratique, j’ai essayé de la quitter à peu près autant de fois que d’arrêter la cigarette. Généralement, l’arrêt de l’une coïncidait avec la reprise de l’autre. J’ai une relation d’addiction à la capoeira. Dans les lignes qui suivent, j’explique pourquoi : je la décris et énonce ce que j’y trouve. Ensuite je tente une possible connexion entre ma pratique de la capoeira et mon engagement pour l’art contemporain.

Energie.
La rode est le moment où la capoeira – tel un rituel – s’actualise. Un cercle formé par des joueurs de capoeira dans lequel deux à deux ils vont venir jouer la capoeira. Les autres participent au jeu en donnant un maximum d’énergie qui converge au centre via l’orchestre de percussions et les chants.

Ambivalence.
La pratique de la capoeira est souvent définie comme un combat dansé. Non un combat devenu danse mais plutôt la recherche perpétuelle d’un subtil équilibre entre le besoin d’efficacité d’un geste et son potentiel expressif maximum.

Rapport de force.
Dans un jeu entre deux capoeiristes avancés, il y a rapport de force mais jamais de gagnant. On utilise l’expression « Jogar Capoeira » (jouer la capoeira). La beauté d’un jeu, la densité des mouvements, leur fluidité ainsi que le degré de malice de chaque joueur seront toujours des critères de jugement du « bon jeu ». L’issue finale, elle, n’a aucune importance.

Densité.
Improvisation, la capoeira implique, dans le rapport à l’autre, une certaine densité du moment. À la moindre inattention, on se retrouve sans plus personne en face (mais derrière en train de nous narguer) ; les fesses par terre déséquilibré par un croche-pied ; ou encore un pied projeté en direction de son plexus, arrêté juste avant le coup.

Fluidité.
Le jeux doit être fluide, un des chants de capoeira dit « tem dendê, tem dendê, jogo capoeira tem dendê » (il y a de l’huile, il y a de l’huile, dans le jeu le la caopeira, il y a de l’huile).

Apprentissage démultiplié.
Pendant la rode, l’important n’est pas de participer mais de regarder. Au cours des deux heures, on passe généralement cinq minutes à jouer. Elles sont intenses mais le plaisir se loge partout - participation à l’orchestre, chants et surtout l’apprentissage que constitue chaque jeux qui se déroule sous nos yeux.

Réalité et représentation.
La rode est considérée comme l’espace symbolique qui représente le monde. En y entrant, tout peut arriver. On est là pour se confronter à soi et à l’autre mais également pour se jouer de soi et de l’autre. C’est un espace de représentation et de projection au sein duquel toutes les stratégie sont envisageables. On voit de tout dans une rode de capoeira : feinte, malice, théâtralité, rapidité et lenteur, accélérations, prise à témoins dans l’assemblée de capoeristes…

Décloisonnement.
Dans certains cours au Brésil, les enfants vont dans le même cours que des adultes pratiquant depuis une dizaine d’années. Toute situation est bonne pour l’apprentissage : un jeu avec un capoeiriste plus expérimenté (ou un plus faible) est l’occasion de tester d’autres stratégies, d’autres mouvements. Certains capoeiristes sont handicapés, celui qui joue avec s’adapte. Il n’y a pas d’handi-capoeira car la Capoeira n’est pas seulement un sport mais une véritable culture.

La non-violence bon enfant qui m’anima pendant les années adolescentes fut calmée le jour où je pris ma première claque. Elle prit la forme d’une trahison, profonde et violente. J’avais à peu près 24 ans. Je fus forcé de rentrer dans une opposition frontale alors que mon habitude étai l’évitement, le contournement… L’avancée par le conflit était une modalité pour laquelle je n’avais pas été programmé ; les années suivantes me permirent de constater que cet affrontement avait profondément modifié mon comportement relationnel. De façon ludique, la capoeira permet un travail de fond sur la relation à l’autre et à sa propre agressivité, violence ou pseudo non-violence. L’une des raisons principales de mon addiction est certainement là, même si la capoeira présente d’autres facettes qui y contribuent également.

Relation au corps.
Celle-ci est sublimée et s’actualise dans la recherche, pour chaque capoeiriste, d’une expression spécifique et singulière : seulement une dizaine de mouvements forment les gestes fondamentaux mais l’art de la combinaison et l’appropriation par chacun dans une gestuelle qui lui est propre constitue l’apprentissage essentiel. Dans ce mouvement, chacun gère l’existant : son propre corps et en tire le maximum d’expressivité et d’efficacité. Il en résulte une richesse des formes, de scénarios et de dialogues.

Relations humaines.
Sorte d’actualisation des comportements humains possibles, le jeu de la capoeira est un prétexte à expérimentation. La métaphore du monde est effective, d’autant que chacun participe et se sent concerné par le jeu : il n’y a jamais seulement deux joueurs mais une communauté qui observe et participe en donnant l’énergie aux deux protagonistes (chants et musique).

Complexité.
L’ambiance idyllique et bon enfant décrite plus haut n’est pas une réalité immuable, elle peut aussi bien tourner au vinaigre. Rien n’est jamais donné, on dit qu’on ne donne pas de coups mais on peut prendre un coup. On peut également apprendre une chose un jour et le contraire le lendemain. Evidemment puisque ce n’est pas le même jour… Ne pas chercher de cohérence à tout pris, le capoeiriste ne saurait être plus parfait que l’homme.

À l’heure où j’écris, je participe à la 16e session de l’Ecole du Magasin. Pourquoi un texte sur la capoeira ? Quel rapport avec l’art contemporain ? La capoeira est un sport qui n’a guère changé depuis 70 ans [2] tandis que l’art contemporain évolue à la vitesse des changements constatés dans le monde. Par-delà les cloisonnements habituels, entre tradition et post-modernité, ces deux activités sont au croisement de différentes sphères dans lesquelles je sens une nécessité poindre, inéluctable. Je pourrais énoncer mon intérêt pour l’art contemporain en des termes similaires – moyennant quelques changements mineurs – que ceux concernant la capoeira. Ces deux champs d’activité ont en commun le rapport à notre corps mais également au corps de l’autre ainsi que les rapports de violence (que nous subissons, que nous engendrons) ; la nécessité d’autonomie et d’indépendance tant d’un point de vue du corps que de l’esprit ; la créativité et le jeu en tant que développement de solutions individualisées ; la lecture de toute situation comme réversible et mettant en jeu une interdépendance complexe de certaines forces en présence. Enfin, ces deux activités tournent constamment, chacune à sa manière, autour d’une problématique qui m’intéresse particulièrement : celle de l’articulation de l’individu à la communauté, comment celui-ci constitue son propre agencement avec ce qui est historiquement et socialement mis à sa disposition.

Lire "Capoeira, une philosophie du corps"
Article de Camille Dumouilé paru dans la revue Silène

Lire l’article Wikipédia sur
Le Quilombos de Palmares
Le marronage

Voir des vidéos de jeux de capoeira :
Groupe Capoeira Angoleiros do Mar - Lilles
Consulter le site internet du groupe dont je fais partie
Groupe de Capoeira Angola de Cabula : GCAC



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Fabien Pinaroli


[1] Les esclaves marrons s’enfuyaient des plantations et créaient des villages autonomes appelés Quilombos qui, pour certains tel Palmares, ont résisté plusieurs siècles aux portugais.

[2] La Capoeira Angola est, parmi les différents styles de capoeira enseignés aujourd’hui, celui qui tente de conserver la tradition telle qu’elle a pu transiter oralement depuis les premiers Maîtres jusqu’à nos jours.

 

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