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François’ personal interests
Confusion






Hans Bernhard est un personnage emblématique de l’activisme sur l’internet. Mon intention n’est pas ici de circonscrire sa pratique intégralement. Son site internet présente déjà une documentation importante, relayée de façon plus ou moins intégrale par de nombreux autres. Je n’en tirerai donc que les éléments qui me sont ici nécessaires.
Présent très tôt parmi les artistes qui utilisent les possibilités de hacking et de détournement offertes par le réseau, il fait partie des fondateurs de etoy, un collectif d’artistes à l’organisation calquée sur le principe entreprenerial, largement connu pour ses Digital Hijacks et le projet de Toywar mené contre une autre entreprise localisée uniquement sur la toile. Il crée ensuite Ubermorgen avec Lizvlx, dont le premier coup d’éclat est la création, pendant les élections américaines, de Vote-auction.com, un site internet qui permet aux électeurs de vendre leurs voix aux enchères. Outre une flopée d’autres projets de tous types, Vote-auction est suivi par Google Will Eat Itself (GWEI) et par Amazon Noir. GWEI utilise l’une des particularités du célèbre moteur de recherche, le paiement au clic, pour tenter d’en récupérer tout le capital. La fonction de payement publicitaire est ainsi détournée : les versements de micro-payements qu’effectue Google lorsque qu’un internaute clique sur une des publicités gérées par Adsense, l’outil de financement de Google, l’argent est réutilisé pour acheter d’autres publicités. Si l’objectif lui-même n’a que peu de chance d’être atteint (202 345 125 ans) le sujet et la technique mise en place sont inextricablement liés aux spécificités d’un média fondé sur les flux et ouvert à la manipulation par ses utilisateurs. Amazon Noir est basé sur le piratage de la fonction Search inside the book du libraire en ligne Amazon.com, qui permet aux internautes de visualiser en PDF certaines pages des ouvrages référencés sur son site. Amazon Noir a permis de « voler » 3000 ouvrages redistribués gratuitement. Lorsque Amazon s’est rendu compte du problème et a contacté Ubermorgen, ceux-ci se sont contentés de leur vendre leur outil, garantissant ainsi la disparition du dysfonctionnement. Ici encore la démarche est révélatrice d’un média où les expérimentateurs sont, de façon volontaire ou non, des initiateurs d’évolutions.
La particularité de ces quelques projets ne réside pas uniquement dans leurs visées politiques et revendicatives, mais surtout dans la capacité de leurs auteurs à naviguer dans les failles du capitalisme avancé lorsque celui-ci est appliqué aux technologies de l’internet, dans ce qui n’est autre que la plus pure tradition du hacker, en tant que personnage évoluant dans un univers basé sur la mise en réseau d’informations. Or, cet univers virtuel pourrait venir s’annexer à ce qu’il est coutumier d’appeler l’espace réel. A ce titre le projet Psych OS (contraction du système nerveux et du système opérationnel de l’ordinateur) est éloquent. Il s’agit d’une série de documents photographique et vidéo sur l’internement de Hans Bernhard à l’hôpital psychiatrique de Vienne. Il s’y présente comme un individu, bourré de drogue et de médicaments, en perte de repère entre réel et virtuel, qui revendique la mise en complémentarité de son organisme psychique et du réseau. On retrouve ici bien sûr la marque science-fictionnelle du Neuromancien de William Gibson où les personnages perdus dans un univers virtuel luttent pour ne pas se faire cramer le cerveau. Depuis ce point de vue, Hans Bernhard serait une créature schizophrène présente dans le réel par son enveloppe charnelle mais mentalement immergée dans un univers virtuel, techniquement bloqué dans son entreprise d’intégrer psychologiquement l’internet pour s’y mouvoir et y agir.

Il existe un autre personnage emblématique de l’activisme sur l’internet. C’est Andy Bichlbaum. De même que pour Hans Bernhard, et pour les mêmes raisons, je me contenterai ici de quelques informations. Il est surtout connu pour faire parti des Yesmen, un collectif dont le travail le plus connu consiste à détourner le site de l’organisation mondiale du commerce pour pouvoir se faire inviter en tant que conférencier et, sous couvert de l’identité de la célèbre organisation, profiter de la légitimation que celle-ci offre pour prodiguer des propos inhumains de cruauté mais cohérent depuis le strict point de vue d’une logique de profit capitaliste. Lors de ses diverses apparitions, Andy Bichlbaum a utilisé plusieurs pseudonymes tels que Andreas Bichlbauer, Hank Hardy Unruh ou Granwyth Hulatberi dont je suppose que la proximité phonétique est une technique mise en place par Andy Bichlbaum pour être sûr de toujours réagir lorsqu’on l’appelle par son pseudonyme. On ajoutera ici qu’il est évidemment fort probable que le nom d’Andy Bichlbaum soit également un pseudonyme. De plus, Andy Bichlbaum, de par son activité, est passé maître dans l’art de la manipulation d’information. Ainsi, dans le film The Yesmen, qui documente la pratique de ce collectif, il se présente comme un employé modèle qui, suite à une déception amoureuse, décide de pirater le jeu vidéo auquel il travaille. Si cette historiette présente un intérêt didactique évident (« vous voyez c’est vraiment facile, vous aussi vous pouvez le faire »), ce projet a en fait été réalisé grâce à ce qui semble être leur premier collectif, ®™ark, et ne paraît pas si peu prémédité. On a donc a faire à un personnage qui n’hésite pas à mentir, ou plutôt, comme le veut la formule consacrée, à détourner l’information, à hacker le réel, pour la bonne cause. Un personnage flou donc, mu uniquement par l’intention d’atteindre le but qu’il s’est fixé : pirater le système.

Evidemment, jusqu’ici ces deux individus restent bien distincts l’un de l’autre. Outre le fait que leurs noms, ou pseudonymes, procèdent du même type de prononciation, ils ont, au moins une fois, été amenés à travailler ensemble. En effet, l’une des conférences prodiguée par Andy Bichlbaum, sous le nom de Andreas Bichlbauder à Salzbourg, a consisté à vanter les mérites du site Vote-auction.com. Cela ne prouve rien d’autre que l’un et l’autre se connaissent, ce qui paraît pour le moins évident et logique : ils travaillent dans le même secteur d’activité. Seulement, un autre fait prête à confusion : sur le site de Hans Bernhard, on trouve les nombreux pseudonymes et alias de l’artiste. Parmi ceux-là figurent Andreas Bichlbauder et Andy Bichlbaum. Face à cette information, ma première réaction a été d’envoyer un mail aux Yesmen pour obtenir quelques explications. La réponse, signée par Mike Bonanno, l’habituel complice d’Andy Bichlbaum fut la suivante :
« Hee Hee Hee… No different people, mr. Bichlbaum and mr. Bernhard. Although strangely enough it is mr. Bernhard who told Andy’s father what Andy’s name should be. »
Naturellement une telle réponse pourrait laisser entendre que tous les projets mentionnés ci-dessus et bien d’autres ont été fomentés par une seule et même personne dont seul le nom change lors de ses diverses apparitions. Si cela paraît déjà assez peu probable vu la quantité de travail de toutes sortes que cela implique, même en tenant compte des collaborations et des partenariats, un autre problème se pose : les photographies de Hans Bernhard qui circulent sur l’internet ne représentent par le même visage que celui de l’individu qu’il nous faut désormais, dans un souci de clarté, nommer « Andy des Yesmen ». Evidemment, on objectera à cette affirmation que le grand détourneur d’informations qui se cacherait derrière tout cela pourrait facilement mystifier sa représentation. Seulement, la représentation n’est pas tout et l’individu qui donne des conférences en chair et en os pour le compte des Yesmen correspond bien à l’image de « Andy des Yesmen ». A partir de ce point, où l’identité d’« Andy des Yesmen » nous apparaît comme particulièrement trouble et construite sur l’imposture, nous pouvons tirer de ces petites découvertes une conclusion sans surprise. C’est que, contrairement à ce que l’on voudrait bien nous laisser penser, les premières victimes du détournement d’information sont ceux qui, persuadés d’avoir tout en main, relayent les faits et se font l’instrument de contagion d’un propos prodigué par des individus qui eux contrôlent parfaitement la circulation des renseignements. Autrement dit, la vérité n’a aucune valeur lorsqu’il s’agit de reality hacking.
Bien sûr tout cela pourrait être démêlé de façon plus objective, mais est-ce bien nécessaire ? Car c’est la définition même d’une société de surinformation continue, qui paradoxalement arme sa propre contre information, qui nous indique que c’est surtout sur les fatidiques manques d’informations qu’une lecture interprétative, et donc une injection de sens, est possible. En l’occurrence, notre première conclusion peut être poussée vers une seconde interprétation. Il nous semble désormais possible de postuler que Hans Bernhard et « Andy des Yesmen » soient bien deux individus physiquement distincts, mais liés par une relation d’instrumentalisation de l’un à l’autre. En effet, il apparaît ici que c’est Hans Bernhard, ce personnage assez peu recommandable, drogué (Psych OS), sans scrupules (Amazon Noir) et finalement plus fasciné par le système que par son renversement effectif (GWEI), qui a créé l’un des héros de la lutte anti-capitaliste. « Andy des Yesmen », le personnage médiatique, adulé par une presse et un public trop heureux de voir les puissants maîtres de l’économie se faire prendre au piège de la contre information, ne serait autre qu’un personnage paramétré par son créateur, Hans Bernhard, le nerd drogué et obsédé par l’immersion psychologique dans un environnement d’information. Car, par la brèche ouverte précédemment par la découverte d’une perte de rationalité de l’information et de l’invalidité de la vérité, on entre de plein pied dans le territoire halluciné qui constitue le quotidien d’Hans Bernhard. A ce titre, il semble bien que son projet de fusion du réel dans le virtuel soit devenu effectif. Je n’entends évidemment pas ici déguiser « Andy des Yesmen » en un cyborg immatériel dont la télécommande serait entre les mains d’Hans Bernhard, mais envisager un possible : Hans Bernhard aurait analysé la circulation des informations, non pas entre des machines, mais dans le monde réel. Il aurait, comme à son habitude, imaginé un élément qui puisse en perturber le fonctionnement. Il aurait donné à cet élément le nom d’Andy Bichlbaum. Il aurait trouvé un individu, dont le nom de naissance nous échappe, capable de réaliser le scénario écrit pour Andy Bichlbaum. Il aurait ainsi créé un acteur programmé pour jouer dans le réel, ce qui est fondamentalement la caractéristique du travail d’« Andy des Yesmen ». Par là même il aurait réalisé son intention de fusionner sa conscience avec celle des machines, non pas sur le mode immersif caractéristique des films de science-fiction, mais en offrant à son environnement physique les caractéristiques propres au monde informatique et en perturbant identiquement les modalités de fonctionnement de ces deux espaces.

François Aubart


 

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