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François’ personal interests
Mon ami Pierre






Je suis le premier et le plus authentique fan de Pierre ‘Snookut’ Lucas. D’abord parce qu’il m’a sauvé du cycle infernal de la débauche, en ne me laissant écouter et jouer avec ses disques chez lui que le dimanche. Donc, pas d’excès samedicaux. Pierre a une connaissance particulièrement approfondie de la musique du XXème siècle et de tout ce qui provient de façon plus ou moins directe de l’importation d’africains sur le continent américain. Savoir rendu possible grâce notamment au peer-to-peer et autres blogs, une bénédiction contre laquelle même les plus gentils disquaires indépendants qui laissent écouter sans payer ne peuvent rivaliser. Dans ce labyrinthe de liens et de références, Pierre s’engouffre des jours entiers pour ramener des perles introuvables comme le rap de Futura 2000 sur sa passion du graffiti, les tubes boîte-à-rythmiques de Cybotron et bien sûr les morceaux originaux de l’histoire de la musique samplée. Ce savoir exemplaire et sans borne fait de lui la seule personne à qui je fasse une confiance aveugle en termes musicaux, ce qui constitue déjà une qualité remarquable. Mais, en plus, il se fait régulièrement critique littéraire. Dans le foisonnement actuel des livres qui tentent l’écriture de l’histoire du DJing et du Hip-Hop, Pierre fait le guide en me proposant les lectures les plus illuminantes, telles que EgoTrip, The book of Rap lists, un ouvrage ahurissant d’érudition. Un assemblage compulsif de connaissances qui refuse d’effectuer le travail de sélection et de hiérarchisation que l’écriture de l’histoire implique en se présentant sous la forme de multiples listes. Contre la chronologie ou l’analyse thématiques qui, pour donner du poids à leur argumentation, ne retient que les faits qui leur conviennent, EgoTrip recense et classe la moindre information. Cela n’en fait pas moins le portrait le plus convainquant d’une musique et d’une culture. On y trouve donc la constituante première du Hip-Hop : une création basée sur le recyclage et la récupération dans des listes telles que celles des morceaux composés dans les années 1990 à partir de disques des années 1980, celles des artistes les plus chers à sampler, celles des titres qui n’ont pas pu être enregistrés car le matériau qu’ils utilisaient n’était pas accessible et celles des pochettes d’albums de rap basées sur les visuels d’autres albums.
Naturellement couplée à la création musicale, la mise en évidence de la qualité des paroles n’est pas en reste avec notamment la liste des paroles basées sur des livres ou des films existants et celle des chanteurs dont les textes ont été publiés. Tout aussi typiques du rap sont les listes qui reconstituent, par rounds, les guerres vocales auxquelles les Mcs se livraient au travers d’un jeu de références et d’insultes, celles qui eurent carrément lieu sur scène, ainsi que celles qu’un auditeur non averti aurait pu laisser passer, exception faite de celles des Utramagnetic Mcs, incalculables. Le paroxysme de ce petit jeu étant la liste, par ordre d’apparence, des personnes visées par Roxanne Shanté sur son album Bite This. Au titre des qualités oratoires, de rimes et d’articulation on découvre avec intérêt la reproduction de la grille de notation de ses concurrents établie par Kool Moe Dee, originellement incluse dans son album de 1987, How Ya Like Me Now, et sa réactualisation contemporaine. Revers de cette célébration de l’ego et de la supériorité, ceux qui trichent sont aussi indexés, notamment dans la liste des artistes qui ont utilisés deux fois la même rime, celle des paroles inintelligibles et celle des albums dont l’impression des paroles sur la pochette n’était pas nécessaire. Enfin l’autodérision face à cette somme d’arrogance et de prétendue authenticité est omniprésente au travers de listes comme celle des quinze titres qui se terminent par une explosion et celle des meilleurs citations de KRS-One.
Au point de vu culturel, ce livre ouvre à différentes approches. On notera par exemple un acharnement contre la parole médiatique avec l’énumération et la narration, rédigée par Bill Adler, des événements travestis par les médias, les cinq raisons argumentées par Chuck D pour lesquelles la radio est plus pourrie que jamais et les seize chansons « qui assassinent les médias ». On y trouve aussi les obsessions pour l’argent, la drogue, le sport, les fringues et les femmes ainsi que quelques autres, moins évidentes, comme les nombreuses références à Madonna, les cinq raisons pour lesquelles les asiatiques sont les meilleurs Djs, les douze indices qui prouvent que 2Pac n’est pas mort et celles qui expliquent pourquoi le rap ne mourra jamais. Evidemment cet ouvrage symptomatique d’une génération et d’une musique marquées par les charts et autres track-lists se conclut par la liste des meilleurs singles et LPs classés par année.
On pourrait regretter qu’il y manque un index, ultime liste qui nous permettrait de retrouver chaque apparition d’un artiste. Grâce à celle-ci on apprendrait rapidement que le nom des Beastie Boys est l’acronyme de « Boys Entering Anarchistic Sates Towards Internal Excellence », que leur quatrième membre a été quatorze personnes différentes, qu’ils sont les premiers dans la liste des chanteurs maigres et fièrs de l’être, qu’ils sont les premiers dans la liste des artistes préférés par les médias mainstream blancs et on lirait les conditions dans lesquels Q-Tip a affirmé que sans eux le hip-hop n’en serait pas là où il est actuellement. Cela nous permettrait également de savoir à propos de leurs morceaux que « Sound of Silence » est composé de deux samples empruntés aux Beatles, que « Shadrach » est basé sur la bible, que « Slow and Low » et « Paul Revere » ont été composés par les Run-DMC, que « Live at P.J’s » n’est pas une chanson sur les Projects et que « No sleep till Brooklyn » n’est pas une chanson sur Brooklyn, mais sur le tourisme. A propos de leurs albums on saurait que le titre « Don’t be a faggot » a été refusé au profit « Licenced to Ill » et que la photographie de la couverture de « Paul’s boutique » n’a pas été prise à Brooklyn, comme l’enregitrement publicitaire le laisse entendre, mais dans le Lower East Side de Manhattan. Et pour compléter cette énumération on pourrait lire la façon dont leur « Together forever tour » avec Run-DMC a été outrageusement saboté par une campagne de diffamation informationnelle orchestrée par la police.
Mais bien sûr établir un index à cet ouvrage est impossible. Le nombre d’occurrences qu’il devrait recenser nécessiterait l’impression d’un second tome. De plus celui-ci aurait influencé sa manipulation dans une direction unique, opposée à son caractère prolifique. Son non formatage aux normes de la linéarité historique et du référencement guidé en fait un puissant outil de recherche de références utilisable selon les approches envisagées par son utilisateur (à ce titre mes deux lectures ci-dessus ne sont qu’un infime exemple, individuel) dont il est évident qu’il est particulièrement adéquat et indispensable aux explorations auxquelles se livre mon ami Pierre.

Récemment, Pierre m’a aussi mis entre les mains le Rhythm Science de Paul D. Miller AKA Dj Spooky that Subliminal Kid . La théorisation des pratiques musicales issues de la culture du Djing est ici formulée par un habitué de l’appropriation d’éléments pré-existants, qu’il s’agisse d’enregistrements et, plus récemment, d’images avec son projet Rebirth of a Nation. On trouve donc dans ce livre une profusion de références extraites de la philosophie, de la sociologie, de l’histoire du cinéma et bien sûr de la musique, appropriées, décomposées, reformulées, et assemblées dans quelque chose qui ressemble moins à une thèse qu’à la création d’environnements, intention affirmée de Paul D. Miller dès lors qu’il s’empare d’une paire de platine ou de n’importe quel autre outil de composition. Cette forme hybride, permettant le croisement d’entités éparses pour formaliser une pratique ancrée dans une période d’accumulation et de circulation d’informations de toutes sortes, s’empare de ce potentiel et compose des possibles infinis en permanente permutation. Ce travail au cœur de ce que l’auteur considère comme une archive sans borne lui permet de faire se croiser le Cash Rules Everything du Wu-Tang Clan avec la confusion schizophrénique produite par le capitalisme lorsque le sujet entre dans un rapport de simultanéité avec toutes choses, ouvrant la possibilité d’un montage subjectif au cœur du capitalisme avancé. Ainsi apparaît ce que l’auteur appelle la conscience multiple, qui fait suite à la double conscience théorisée par WE Du Bois et à la triple conscience proposée par Charles Mingus dans son autobiographie, qu’il annonce comme la possibilité d’une identité reconstruite dans un contexte électronique de file-sharing où tout est échangeable. Ailleurs, à partir d’un accident de filmage de Méliès on débarque sur les possibilités techniques de reformuler, on traverse la poésie de Burroughs, on affirme la possibilité de détourner le trafic de l’information dans une société de l’interconnexion et, à la suite d’une analyse du cinéma de Sergei Eisenstein, on affirme la sélection comme narration dans ce qu’Adrian Piper appelle l’« indexical present ». Bref, il s’agit plus d’une traversée supersonique des méandres d’un champ de possibles dont la succession dépend plus des envies et des rencontres que d’une argumentation droite et préméditée. La linéarité du propos n’a plus tant d’importance que l’instant même de la composition. Tout l’ouvrage est soutenu par un sens de la formule digne de Kool Keith, ancien membre des Utramagnetic Mcs et comparse habituel de Dj Spooky, dont on donnera comme exemple : « sampling is like sending a fax to yourself from the sonic debris of a possible future ». De même le pragmatisme de la théorisation est évacué au profit de la compatibilité des ingrédients utilisés, ainsi l’auteur affirme « I do know that average kids from the street are probably not aware of the connections between Derrida’s deconstruction and turntablism’s mixes, but it’s there if they ever come looking. »
Le livre est accompagné d’un CD, un mix élaboré à partir des archives du label Sub-Rosa, qui procède de la même superposition. On y croise, entre autres et sans hiérachisation, Bill Laswell, Dj Grazzhopa, Kurt Schwitters, Claude Debussy, Marcel Duchamp, YoshioMachida, Vladimir Maïakovski ou Mouse on Mars. Un autre dédale de sons lié au livre par une même tactique de création d’univers.

Armé de ces connaissances diversifiées, de sa curiosité naturelle pour tout ce qui peut produire de la musique et de sa gentillesse légendaire, Pierre navigue librement entre les courants. Il sait que c’est la musique qui crée la musique, qu’aucun champ n’est imperméable et que la hiérarchisation est une occupation d’historiens bornés. En 1998 avec Karouna Boun-Nhangil il crée The Big Knife et enregistre « Model Shop », un album de Soul électronique sorti en 2002 sur le label grenoblois Pulp Flavor. Il est aussi collaborateur sur scène du duo electro-hip-hop Abstrackt Keal Agram en tant que DJ et vie humaine et comme programmateur pour la nouvelle formule de ce groupe qui, semble-t-il, se transforme en formation electro-rock. A la suite d’une collaboration avec Rodolphe Burger lors des Printemps de Bourges, il rencontre Alain Chamfort dont il programme électroniquement les sections basse-batterie pour ses prochains concerts.

François Aubart


 

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